«Les Tunisiens ont changé le cours de l’histoire»
Témoignage Chrétien
Par Hafidha Karabiben, mardi 25 janvier Par Luc Chatel








Hafida Karabiben, romancière tunisienne, a vécu et accompagné la révolte de ces dernières semaines dans sa ville de Bizerte et sur Facebook. Elle souligne le caractère pacifique de ce mouvement, et la place centrale de la jeunesse.


TC : Comment avez-vous vécu les évènements de ces dernières semaines : manifestations, morts, départ de Ben Ali ?

Hafida Karabiben : Il n’y a pas de révolte sans sacrifices. Au début, c’était un mélange de douleur, de tristesse et de colère, en voyant ces victimes tomber : le jeune Bouazizi, qui s’immole dans la rue, refusant son chômage et son humiliation, ces jeunes révoltés qui tombent sous les balles de la police. Mais aussi un sentiment de solidarité qui m’envahit, comme tous les Tunisiens. Solidarité envers mes compatriotes qui se révoltent et manifestent pacifiquement contre le système qui les a anéantis. Enfin, le départ de Ben Ali nous a apporté un soulagement et une grande joie.

TC : Pensiez-vous qu'un jour la population tunisienne se soulèverait ainsi ? Quels sont d'après vous les éléments déclencheurs de cette révolte ?

C’est une surprise pour nous tous : Tunisiens, Arabes, Occidentaux. Un peuple calme, modéré qui se soulève dans une révolte pacifique menée par les jeunes et qui fait tomber son dictateur, en quatre semaines…C’est la première révolte dans le monde arabe et en Afrique qui arrive à son but sans armes, avec les mains levées de la jeunesse massacrée. Une jeunesse qui a résisté dans les rues en criant fort pour arracher ses droits. C’est aussi la première révolte technologique, puisque Facebook et le téléphone portable ont joué un rôle très important pour informer le monde, heure par heure, des événements dans un pays qui cachait tout et faisait étouffer la presse libre.La première étincelle a été allumée par Med Bouazizi, qui s’est fait brûler le corps devant la mairie de Sidi Bouzid. Ce feu a allumé la colère des jeunes diplômés chômeurs. Et a servi de détonateur à tout le pays. La Tunisie souffre depuis longtemps de plusieurs maladies : manque de liberté et de transparence, chômage important, notamment parmi les diplômés et une corruption généralisée qui a volé les richesses du pays.

TC : Les artistes et les intellectuels ont-ils joué un rôle dans ce soulèvement ? De France, on n'entend parler d'aucun artiste ni intellectuel influent…

La révolte tunisienne est spontanée, elle est partie de la rue, menée par les jeunes, pauvres, sans travail, pourtant éduqués et cultivés, qui n’ont plus rien à perdre. Mais elle est soutenue par les intellectuels et les artistes libres qui ont toujours lutté contre l’injustice et l’intégrisme, sous toutes ses formes.Les artistes et les intellectuels ont souffert du régime policier comme tout le reste de la population : livres et pièces de théâtre censurés, journalistes arrêtés, etc. A titre d’exemple, les artistes qui ont voulu manifester devant le fameux théâtre municipal à Tunis - et parmi eux les célèbres Fadhel Ejaïbi, Jalila Baccar, Raja Ben Ammar - ont été battus par la police.Mais rappelons-nous que l’art, en général, n’a pas d’influence immédiate. Elle joue à long terme. Ce que nous vivons aujourd’hui, me rappelle une partie de mon roman en langue arabe Doroob El Firar (« Sentiers de la fuite »), qui évoque des évènements semblables, des révoltes étouffées par le régime : en janvier 1978 puis en janvier 1980. Et voilà janvier 2011 qui change tout !

TC : Comment voyez-vous l'avenir du pays ? pensez-vous qu'une alternative politique crédible et efficace puisse se mettre en place ? ces évènements vont-ils inciter les Tunisiens à s'impliquer durablement dans la vie politique et sociale de leur pays ?

Je crois que l’avenir est avec nous. Le peuple Tunisien est un peuple cultivé et modéré. Il mérite un gouvernement démocrate qui parle au nom du peuple, et qui respecte ses droits et sa liberté. Nous avons changé le cours l’histoire. On ne peut plus revenir en arrière.Les Tunisiens, surtout les jeunes qui n’étaient occupés que par les nécessités du quotidien ou par l’espoir de la fuite du pays, suivent maintenant jour et nuit les actualités. Tout le monde se sent impliqué dans la vie politique. C’est vraiment un grand changement.

TC : On parle de pillages, de violences : sentez-vous de l'insécurité dans le pays, autour de vous ?

Les premiers jours qui ont suivi le départ de l’ancien président ont été marqués par la milice de Ben Ali qui a commis des actes de violence contre des biens publics et privés en essayant de salir la révolte et de faire peur à la population.Mais après quelques jours, avec l’aide de l’armée qui s’est tenue aux côtés du peuple, et avec les jeunes qui ont constitué des comités indépendants pour surveiller et défendre leurs quartiers, l’ordre est revenu. La sécurité est presque établie. On n’a plus peur. Je suis sortie avec les citoyens de Bizerte pour manifester contre la présence de ministres de l’ancien régime qui restent au sein du gouvernement provisoire. Et je sortirai à nouveau pour manifester.L’avenir ne peut qu’être meilleur pour ce peuple qui a surpris le monde, par sa force, sa solidarité et son admirable révolte.



23 janvier 2011*