« Les sentiers de la fuite » de Hafidha Karabibène



Quand le prince s’évapore


Hechmi GHACHEM    Le Temps    le 26/04/2003








   Je n’ai jamais rien lu de Hafida Karabibène dont le nom n’est (aussi important que cela puisse être) qu’un héritage ordinaire et qui se définit comme étant « La fille de la mer ». C’est le nom qu’elle s’est donné et c’est le plus important. C’est peut-être même celui qu’on lui a donné à son insu car les poètes ne pensent pas mais on pense à travers eux et cette « fille de la mer » a décidément goûté de cet élixir ensorcelant qu’on nomme poésie !


   Premier roman que je feuillette et dès les premières lignes, un souffle et un savoir-faire alarmants.
« Ils m’ont trainée par les cheveux sur le marbre alors qu’autour de moi les rideaux des maisons irisées se levaient. Elles déferlèrent en criant.

   Mécréante ! Maudite ! Bois du feu de l’enfer !
Un policier apparaît, s’avançant vers moi. A sa suite d’autres policiers. Rapidement je fus entourée par une nuée de policiers qui criaient. Alors j’aperçus le soleil qui chutait. Soleil brûlant. Soleil carnivore ! Soleil acerbe, impitoyable, décharné qui me creva les yeux. Tout l’univers devint noir et je fus carbonisée par le soleil alors qu’ils m’entouraient ».
La narratrice se nomme « Egarement » et pour cause ! Malgré la multitude des chemins qu’elle peut emprunter pour fuir, elle demeure sans réaction, sans alternative, presque sans conscience car elle sait que cela ne lui servira à rien de fuir puisque sa prison est à l’intérieur d’elle-même.
Ombre hagarde déambulant à travers les dédales des temps incendiaires, Chouroud, personnage fictionnel égaré dans les tunnels corrosifs du sang de sa créatrice n’a qu’une seule solution très précaire : sortir de l’exclusion où la maintient sa destinée de créature de fiction pour devenir preuve à charge, voire témoin.
Oui mais témoin de quoi ? De son propre martyr ? Absolument !
C’est du moins ce qu’elle laisse entendre dès le début.
« Aujourd’hui je vais sortir, je vais revenir vers le monde qui m’a chassée hors du monde…et je ne peux oublier le grincement des lourdes portes, le bruit des serrures et les sangles en crochet sur ses épaules ».
Que fuit-elle, cette égarée ! Tout d’abord les morsures du soleil, l’odeur des médicaments, toutes ces drogues chimiques qu’on lui injecte pour tenter de calfeutrer les blessures béantes d’une mémoire irrémédiablement infectée.
Comment oublier ce prêcheur du purgatoire qui clama haut et fort que ceux et celles qui abhorrent l’habit religieux déclarent la guerre à Dieu et la femme aujourd’hui surtout la femme cultivée, est représente un appel à l’adultère.
Elle prêche le vice sous toutes ses formes : intellectuelle, comportementielle et morale et pour cela celui qui la violerait ne doit pas être poursuivi.

   Cela vous donne froid dans le dos, n’est-ce pas ? Pourtant ce prêcheur n’est pas un personnage mais une personnalité très en vue pendant la période qui a vu l’essor du mouvement fondamentaliste en Tunisie.
Cernée par les femmes, les murailles le péché et l’interdit, destinée au feu de l’enfer, dépossédée de son âme par les quolibets des esclaves représentants du pouvoir, que peut faire cette égarée, sinon se planter devant le grand obstacle qui la sépare de la vraie vie et attendre…attendre que revienne l’Absent, cet amour fuyant et mythifié qui l’arrachera à la décrépitude de sa propre chair et au délabrement de son âme ?
Mais l’amour, c’est connu, finit toujours par nous échapper… ; par nous trahir alors faute de pouvoir le tuer…on se replie sur son enfant et on tue l’enfant, de l’amour car l’amour n’est pas l’amour mais son ombre trompeuse.
Cette égarée a étranglé jusqu’à ce que mort s’en suivre son bébé de cinq mois. Depuis elle git quelque part dans un asile..sans fin.