Chouroud n’est pas Shéhérazade



Habib Salha   La Presse-24 mai 2004






    Le monde n’est plus explicable, la réalité saisissable. Nous le savons depuis longtemps. Tout se désagrège, s’effrite, s’effeuille difficilement. Qui a tué le romanesque ? Diderot, Flaubert, Alain Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Qui a donné la parole aux mots ? Beckett, Kateb Yacine, Mahmoud Derouiche, Claude Ollier ou Ionesco ? Il n’y a plus d’histoire, sauf l’histoire du fonctionnement du texte lui-même. Le sens fait défaut. N’est-il pas un être de fuite ? L’insolence a pris le pas sur l’innocence. L’arrogance a dévoré les certitudes, si bien que le même jour nous dit une vérité et sa négation immédiate. Bref, le roman est encore moins l’écriture d’une crise que la crise d’une écriture …

    L’auteur
des sentiers de la fuite exprime sa vision du monde arabe contemporain dans les deux ensembles- limites de son roman la phrase de réveil et la phrase de sommeil. Le cri initial laisse entendre la colère.
Le calme terminal appelle le chant de la mer. Le déséquilibre final réfère au déséquilibre original. Le personnage principal Chouroud semble continuellement bousculé par les traditions, la fausse modernité, le paraitre, le mensonge, la cécité des codes imprévisible. Elle désire vivre intensément, toutefois, autour d’elle tout se chosifie nait du dégout, L’ennui envahit même les nuits. Tout semble figé.

L’enfance perdue

    L’humidité du « domicile » conjugal traduit la lenteur, la mauvaise humeur et la honte. Chouroud veut survivre .Mais elle n’est pas libre. Elle ne s’intègre à aucun système et reste en marge.
Aucune réconciliation avec la réalité familiale ou sociale. Ses désillusions sont asservissement, ses passions la mènent à une méconnaissance d’elle-même. Qui est-elle ? La fille de la mer, l’amoureuse de toutes les musiques (Adamo, Abdelhalim, Fairouz…..), la lectrice « romantique », la mère impossible, la dépressive, la sœur rebelle, la femme insoumise, la sultane incomprise, l’écrivaine, la poétesse, l’éclair qui veut durer ou la tempête silencieuse ? A mesure que sa révolte s’intensifie, une sorte de nostalgie lui fait regretter le monde « idéal » de son enfance : le divin était proche de l’humain, le chant était quotidien, le rêve possible. A force de vivre avec des assis, il lui vient une nausée du féminin, et elle se prend à inventer les musiques de l’impossible. On pourrait presque parler de fatalité, comme l’écrit Michel Tournier. Chouroud est en fait « agarid ». C’est un être ravi qui se cherche désespérément. Parce qu’elle a poussé dans la musique et qu’elle est trop proche du « meilleur apparent », du « désaccord » agréable, la réalité l’a presque « tuée »…presque …Le roman ressemble alors à une forme en creux à la recherche d’une musique perdue. Comment finir un récit de la fuite, un poème de la fugue ? Par quelle situation, par quel finale ? L’ensorcelée nous propose cinq sorties ratées, ensuite un simulacre de journal rapportant un fait divers (p.208), ensuite un dossier médical (p.209), enfin une narration piégée …..La romancière veut arrêter son roman.

La mort de Sisyphe

   Elle ne peut pas. Aussi laisse-t-elle une « mise à mort bâclée », selon une expression de Michel Tournier. La fuite est un antiroman, un antihlima (roman de Aroussi Métoui). La romancière s’assimile à une « sorcière ». Elle regarde le monde arabe contemporain qui ne la regarde plus. Elle décrit ses crises, sa fatigue. Peut-on encore voir clair en soi ? Sisyphe meurt tous les jours….Comment faire pour échapper à cette débandade ? Hafidha Karabiben pousse le roman à ses limites. Les clefs ne fonctionnent plus. Le poème impose sa dynamique et déplace l’intérêt de l’histoire vers les variations de la musique. Le donneur de sens devient donneur de sons. Ce roman –poème-journal-chanson ne cultive pas la gratuité ou l’indifférence aux drames quotidiens. On ne fuit guère pour fuir……Chouroud n’est pas Shahrazade…..




Bint El Bahr, Hafidha KaraBiben,           
Les sentiers de La fuite.                          
Prix du premier roman Comar 2004,       
Cérès, 223 pages.